Le passeur d'idées
par Réjean Paulin, Ottawa (Ontario)

« Je me suis dit que l’une de mes forces serait de faire le pont entre les deux cultures canadiennes. »
Résolument francophone, bilingue à souhait, Daniel Leblanc explique aujourd’hui en anglais la politique canadienne au Canada entier dans le Globe and Mail. Son métier consiste d’abord à informer, mais aussi à faire le pont entre les deux communautés linguistiques du pays.
Capable de comprendre la politique canadienne et de l’expliquer dans les deux langues officielles, il a toujours voulu rapprocher les deux cultures. « On cherche parfois son créneau quand on veut devenir journaliste. On se demande ce que l’on peut apporter au métier. »
Sa francité et son ouverture à l’anglais constituent l’aboutissement d’un parcours qui l’a vite familiarisé avec la mosaïque canadienne.
Son nom, Leblanc, remonte aux plus lointaines origines du français en Amérique du Nord. Ses ancêtres proviennent de Trois-Rivières. Ses parents, Levasseur du côté de sa mère, Leblanc de celui de son père, sont Franco-Manitobains. Il est né à Ottawa, mais il était encore au berceau quand sa famille a déménagé au Québec.
Enfant, il visitait régulièrement le Manitoba et la Nouvelle-Écosse avec ses parents. Ces voyages l’ont éveillé aux multiples facettes culturelles du pays, d’est en ouest. « Cela m’a donné une meilleure connaissance du Canada. »
Quitter Ottawa avant d’apprendre à parler aurait pu l’éloigner de l’anglais, mais son frère de trois ans son aîné a veillé au grain… Sans trop s’en apercevoir, on s’en doute! « C’est lui qui avait le contrôle de la télévision. Il préférait regarder les “petits bonhommes” du samedi matin en anglais. »
Soumis aux exigences de son grand frère, Daniel a dû se forcer très jeune à comprendre cette langue. Il l’a plus tard étudiée au secondaire dans un programme enrichi au Collège Saint-Alexandre à Gatineau.
Ses compétences linguistiques lui facilitent les choses sur la Colline du Parlement. Il converse tout naturellement dans la langue de son interlocuteur.
Il en tire une image assez nette des deux communautés de langue officielle, lesquelles lui semblent à la fois semblables et différentes.
Semblables, du fait qu’elles partagent des valeurs sociales, mais différentes parce que chacune possèdent des références qui lui sont propres.
Certains événements n‘ont donc pas le même sens partout. Le scandale des commandites en est un bel exemple à son avis. « Il y avait quelque chose de plus québécois parce que cette affaire était liée aux drapeaux et à la question nationale. »
Il a longuement traité de cette affaire dans son livre Nom de code : MaChouette. Il a pris sa plume française pour l’écrire.
« Je l’ai fait parce que j’ai vécu l’enquête en français. Aussi, je voulais me prouver que j’en étais encore capable. »
Sans s’angoisser parce qu’il vit en anglais, il ne fait pas l’autruche. « J’ai vu l’assimilation chez certains de mes cousins. C’est un fait de la vie, c’est quelque chose qui fait peur », dit-il, avec une pointe d’inquiétude dans les yeux.
Il s’en protège en revenant à ses racines. Il l’a fait par l’écriture de son livre. Ce sont toutefois sa famille et sa ville qui constituent son véritable havre. Lui et sa conjointe francophone habitent à Gatineau. Ils veillent à ce que leurs trois enfants âgés de cinq, dix et quatorze ans vivent et grandissent en français.
Conscient que l’on préserve sa langue et sa culture au prix d’un certain effort, il pose un regard réaliste sur la place des deux langues officielles dans la vie politique canadienne.
« C’est agréable d’entendre Michael Ignatieff poser une question en français à Stephen Harper qui lui répondra en français. Mais il ne faut quand même se faire d’illusion. »
Il sait par expérience qu’un journaliste unilingue anglophone au Parlement parvient à tirer son épingle du jeu, même s’il craint parfois d’avoir raté quelque chose d’important en français. On est porté à croire que c’est beaucoup plus difficile pour l’unilingue francophone.
Pourtant, son travail dans un quotidien anglophone l’amène à fréquenter un monde assez accueillant. L’idéal linguistique canadien y a sa place. « Je trouve que nous avons une belle sensibilité à cette question au Globe and Mail. »
Il y a trouvé ce qu’il cherchait quand le journal tentait de recruter un jeune journaliste bilingue pour couvrir l’actualité parlementaire. L’occasion s’est présentée en 1998, peu de temps après l’obtention de sa maîtrise en science politique. Il s’est demandé si cela ne lui arrivait pas un peu trop tôt, sachant que l’on offre d’habitude ce genre de travail à un professionnel chevronné.
Voilà maintenant dix ans qu’il partage un monde sans barrières linguistiques avec ses concitoyens. Sa souplesse langagière lui rapporte. En 2002, il a reçu le prix de l’Association canadienne des journalistes dans la catégorie « Journalisme d’enquête ». Il est également colauréat du prix Michener 2004 pour service méritoire en journalisme.
En définitive, la proposition qu’on lui a faite est arrivée à temps.
Photo
Photo : Bill Grimshaw, Globe and Mail