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Vivre, apprendre et créer ensemble

Le Festival Frye : un pas de deux linguistique

par Mireille Leblanc, Moncton (Nouveau-Brunswick)

Nous sommes un dimanche après-midi venteux d’octobre, et quelques centaines de personnes sont rassemblées dans l’auditorium d’une école secondaire de Moncton. La maîtresse de cérémonie salue la foule en anglais, puis elle leur souhaite immédiatement la bienvenue en français. Une discussion animée s’ensuit entre l’auteure de renommée internationale Kathy ReichsLien autre que le gouvernement du Canada (en anglais seulement), les invitées sur scène et les gens du public. Une question en français fuse d’un côté et Mme Reichs se fait un plaisir de répondre dans la langue de Molière. Un commentaire prononcé en anglais par une autre personne provoque quant à lui une réponse savoureuse dans la langue de Shakespeare. Tout au long de la visite de Mme Reichs en octobre dernier à Moncton, au Nouveau-Brunswick, le français et l’anglais se sont entremêlés dans un « pas de deux » linguistique.

La logique du bilinguisme

Le Festival Frye 2009, c’était...

  • 10 jours de festivités pour souligner en grand le 10e anniversaire de l’événement;
  • 17 500 participants aux événements;
  • 24 auteurs qui ont effectué 142 visites scolaires et qui ont touché environ 10 000 élèves dans les écoles de cinq districts scolaires;
  • 8 000 $ en livres donnés aux écoles participantes;
  • 4 600 $ offerts en bourses aux jeunes auteurs;
  • 125 bénévoles dévoués qui ont consacré plus de 5 000 heures à l’événement.

Un tel bilinguisme fluide est tout à fait naturel lors d’une activité du Festival FryeLien autre que le gouvernement du Canada, indique la présidente de cet événement littéraire annuel, Dawn Arnold. Depuis sa première édition en 1999, le festival invite sans discrimination des auteurs francophones et anglophones pour les réunir autour d’une même table lors de rencontres inoubliables, où la langue de l’autre est une richesse à explorer. « Notre communauté est bilingue et il était logique d’avoir un festival bilingue, qui réunit les deux cultures d’une façon significative », explique-t-elle.

Northrop Frye, un des plus grands universitaires et penseurs de l’histoire canadienne, a été l’inspiration derrière ce festival qui porte son nom et qui a lieu dans la communauté où il a passé son enfance. Lors du tournage à Moncton en 1998 d’un documentaire intitulé Voices of Visions, John Ralston Saul et Antonine Maillet ont discuté de la créativité dans les deux langues officielles. Cette discussion a inspiré la fondation de ce festival littéraire bilingue, qui célèbre un homme d’envergure, Northrop Frye, et une communauté culturelle vivante. « Selon Northrop Frye, nous apprenons à mieux penser dans un contexte de cohabitation linguistique, où les langues se succèdent. Quand nous parlons toujours la même langue, nous avons tendance à demeurer sur la même piste. Parler plus d’une langue porte à réfléchir », affirme Mme Arnold.

À l’opposé des deux solitudes

L’auteur québécois Yann MartelLien autre que le gouvernement du Canada a lui aussi découvert le bilinguisme particulier du Festival Frye lors d’un passage à Moncton en 2007. Tout comme Kathy Reichs en octobre 2008, l’auteur de L’Histoire de Pi Lien autre que le gouvernement du Canada s’est retrouvé sur scène pour discuter de son œuvre dans cet étonnant mélange des deux langues. « Je dirais que c’était très intéressant de voir la même réalité par le biais de deux langues différentes », avance Yann Martel.

« À Montréal, on parle souvent des deux solitudes. J’ai plutôt l’impression qu’à Moncton, c’est un couple qui fait bon ménage », dit-il avec une pointe d’humour.

Une source d’inspiration

Le Festival Frye a même inspiré Lee D. ThompsonLien autre que le gouvernement du Canada (en anglais seulement), un auteur anglophone de Moncton, à s’aventurer dans l’univers de la grammaire française. « J’ai commencé à prendre des leçons privées pour apprendre le français parce que je voulais vivre la pleine expérience du festival, s’est-il souvenu. J’aime discuter avec les autres auteurs et, maintenant, je peux converser avec deux fois plus d’auteurs. »

Au hasard d’une rencontre au festival, il s’est lié d’amitié avec une auteure française qui l’a invité à séjourner en France. La relation amoureuse n’a pas fait long feu, mais ses quelques mois en sol français et la rupture qui s’est ensuivie ont inspiré son premier roman S. a novel in [xxx] dreamsLien autre que le gouvernement du Canada (en anglais seulement). Et, tout comme le Festival Frye, le livre explore la magie des deux langues avec un contenu anglophone agrémenté d’extraits en français.

« Le Festival Frye réunit des auteurs francophones et anglophones pour mieux comprendre la culture de l’autre. Nous pouvons ainsi mieux comprendre ce qui nous unit au lieu de ce qui nous divise », conclut Dawn Arnold.

Qui est Northrop Frye?

Né à Sherbrooke le 14 juillet 1912, Herman Northrop Frye avait 7 ans lorsqu’il a déménagé à Moncton avec sa famille. En 1929, il quitte Moncton pour étudier à l’University of Toronto, où il vécut pendant une grande partie de sa vie, tout d’abord comme étudiant puis en tant que professeur de littérature et critique littéraire.

Fortement acclamé par la critique, le livre de Northrop Frye Fearful Symmetry: A study of William Blake parut en 1947. Northrop Frye a par la suite publié de nombreux livres, non moins remarquables : Anatomie de la critique (1969), Pouvoir de l’imagination (1969), The Bush Garden (1971), Le Grand Code: La Bible et la littérature (1984), et Words with Power (1990). Il a aussi remporté le Prix littéraire du Gouverneur général pour son livre Northrop Frye on Shakespeare (1986). 

Dans son rôle d’éducateur, Northrop Frye a eu énormément d’influence, autant au Canada qu’à l’étranger, et elle continue à se faire sentir aujourd’hui. Il a grandement influencé toute une génération sur la façon de penser et d’imaginer le Canada. Il a prononcé des conférences dans une centaine d’universités de par le monde, tout en demeurant affilié à l’University of Toronto et à son pays natal. Il a reçu de nombreux prix et marques de reconnaissances et plus de 30 doctorats honorifiques.

Il est décédé à Toronto en janvier 1991.



 

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