Acquis et défis de l’éducation en français en situation minoritaire
au Canada
par Marc L. Johnson
Le système scolaire des communautés francophones
en situation minoritaire du Canada fait preuve aujourd’hui d’une étonnante
vitalité. Il comprend pas moins de 31 conseils scolaires,
600 écoles, 29 centres scolaires communautaires, 16 000 membres
du personnel et 140 000 élèves. Au total, on
estime que le budget consacré à l’enseignement
en français dans ces communautés s’élève à plus
d’un milliard et demi de dollars1.
Le système éducatif a trouvé un nouveau souffle
depuis le Sommet des intervenants et des intervenantes en éducation
dans la mise en œuvre de l’article 23 en milieu francophone
minoritaire qui a eu lieu en juin 2005. Cet événement
orchestré par la Fédération nationale des conseils
scolaires francophones a suscité un engouement sans pareil à l’échelle
nationale. Le Plan d’action — article 23 qui
en a résulté sert aujourd’hui de guide aux intervenants
qui travaillent à l’amélioration du système
scolaire de langue française au Canada2.
La mise en œuvre du plan est assurée par un comité tripartite
qui réunit des représentants des communautés francophones,
des ministères de l’Éducation des provinces et
territoires ainsi que du gouvernement fédéral.
Le système scolaire francophone n’a cependant pas toujours
connu un tel essor. À la création du Canada, la Loi
constitutionnelle reconnaît le droit à l’instruction
en français fournie par les écoles catholiques de certaines
provinces. Cependant, cette disposition n’empêche pas les
provinces, tour à tour, de nier ce droit aux communautés
francophones, entraînant ainsi ce que les historiens appellent
les « crises scolaires », un siècle de discrimination
où s’est produit un déclin du réseau des écoles
catholiques francophones3.
Après le constat de la Commission royale d’enquête sur
le bilinguisme et le biculturalisme que « les minorités francophones
ont été, dans une large mesure, privées du droit à l’enseignement
dans leur langue maternelle4 »,
les revendications des communautés francophones se font entendre de
plus en plus fort. C’est cependant la Charte canadienne des droits
et libertés de 1982, en particulier son article 23, qui donne
le coup d’envoi5. Il faut bien parler
de « coup d’envoi », car près d’une
décennie de contestations judiciaires sera nécessaire avant que
les francophones bénéficient pleinement de la portée des
droits que la Charte leur a concédés.
En fait, le véritable élément déclencheur
survient en 1990 avec l’arrêt Mahe, qui précise
l’objet de l’article 23, soit de « préserver
et promouvoir la langue et la culture de la minorité partout
au Canada », en même temps que de « redresser
les injustices du passé6 ».
Cette décision de la Cour suprême du Canada clarifie la
portée des droits de la minorité linguistique à disposer
d’écoles et à gérer ces établissements.
Des jugements subséquents viendront préciser ces droits7.
Même s’il reste des questions à débattre
devant les tribunaux, les provinces reconnaissent en général
aujourd’hui
le droit des minorités francophones à disposer d’établissements
d’enseignement dans leur langue, à gérer leurs écoles
et à bénéficier d’un enseignement de qualité équivalente à celui
dispensé dans les écoles de la majorité8.
Le Comité sénatorial permanent des langues officielles
a récemment défini ce principe d’équivalence : « [D]es
résultats en éducation qui sont le produit d’une égalité réelle,
qui peut exiger que les communautés francophones en milieu minoritaire
soient traitées différemment, si nécessaire, suivant
leur situation et leurs besoins particuliers, afin de leur assurer une
qualité d’éducation équivalente à celle
de la majorité de langue officielle9. »
Au gré des luttes juridiques, le système scolaire francophone s’est édifié peu à peu,
d’abord au Nouveau-Brunswick et en Ontario. Au Nouveau-Brunswick, province
où le système scolaire se compose de réseaux anglophone
et francophone distincts, les conseils scolaires francophones sont créés
dès 1978. En 1986, l’Ontario met en place le premier conseil francophone
d’un réseau qui en compte 12 aujourd’hui. Cette province se
pose de nos jours en véritable chef de file pour ce qui est du financement
alloué à l’éducation en français. De plus,
elle a adopté une politique d’aménagement linguistique, elle
accorde du soutien au Centre franco-ontarien de ressources pédagogiques
et a récemment créé l’Office des télécommunications éducatives
de langue française de l’Ontario. Les autres provinces et territoires
ont fondé leurs conseils scolaires francophones en réponse à l’arrêt Mahe.
Création des conseils scolaires francophones |
Nouveau-Brunswick |
1978 :
création des conseils scolaires homogènes; ils
sont dissous en 1997, puis remis en place au nombre de cinq en
2001. |
Ontario |
1986 :
mise en place d’un premier conseil à Toronto, suivie
de la création d’un deuxième à Ottawa,
en 1988, et d’un troisième à Prescott-Russell,
en 1992; depuis 1998, on compte huit conseils francophones catholiques
et quatre conseils francophones publics. |
Île-du-Prince-Édouard |
1990 :
création d’un conseil scolaire qui dessert l’ensemble
de la population francophone de la province. |
Yukon |
1990 :
le comité scolaire de l’école Émilie-Tremblay
est transformé en conseil scolaire; la véritable
Commission scolaire francophone du Yukon est mise en place en
1995. |
Alberta |
1993 :
création des trois premiers conseils francophones, et
d’un quatrième en 2000. |
Saskatchewan |
1994 :
le Conseil scolaire fransaskois de la Vieille est créé à Gravelbourg; établissement
de sept nouveaux conseils scolaires francophones en 1995; tous
les conseils sont rassemblés au sein d’une seule
division scolaire en janvier 1999. |
Manitoba |
1994 :
la Division scolaire franco-manitobaine est mise en place. |
Territoires du Nord-Ouest |
1994 :
formation du Conseil scolaire francophone de Yellowknife. |
Colombie-Britannique |
1995 :
le Conseil scolaire francophone est créé. |
Nouvelle-Écosse |
1996 :
constitution du Conseil scolaire acadien provincial; il existait
cependant, depuis 1982, un conseil administré en français
dans la région de Clare-Argyle. |
Terre-Neuve-et-Labrador |
1997 :
création du Conseil scolaire francophone provincial. |
Nunavut |
2004 : la
Commission scolaire francophone du Nunavut voit le jour. |
Source : Commissaire
aux langues officielles, Rapport annuel 2004-2005. Édition
spéciale du 35e anniversaire 1969-2004, Ottawa,
2005, p. 15. Données mises à jour. |
Le renforcement des structures scolaires n’a pas réglé tous
les problèmes. Si la diminution de l’effectif scolaire
constitue une tendance générale à l’échelle
canadienne, celui des écoles de la minorité francophone
décline a un rythme constant et alarmant (voir le tableau ci-dessous).
Année |
Effectif des programmes scolaires de la minorité francophone |
1970–1971 |
191 673 |
1980–1981 |
159 871 |
1990–1991 |
155 734 |
2000–2001 |
148 848 |
2004–2005 |
143 039 |
Sources :
Patrimoine canadien, Rapport 2003-2004 sur les langues officielles,
Ottawa, 2004; Patric Blouin et Marie-Josée Courchesne, Indicateurs
sommaires des écoles publiques pour les provinces et les
territoires, 1998-1999 à 2004-2005, Ottawa, Statistique
Canada, 2007. |
Les études sur le rendement scolaire révèlent
aussi une situation préoccupante : en écriture,
en lecture et à l’épreuve écrite de sciences,
les francophones en situation minoritaire obtiennent des résultats
inférieurs à la moyenne canadienne. Il n’y a qu’en
mathématiques qu’ils s’approchent de la moyenne10.
Les défis à relever au cours des prochaines années
sont clairement énoncés dans le Plan d’action — article 23.
Ils s’articuleront autour de six axes :
- la promotion de l’enseignement en français, afin
de recruter la majorité des enfants d’ayants droit;
- l’établissement des infrastructures adéquates
dans les écoles de langue française, selon le principe
de l’équivalence;
- la formation, le recrutement et le maintien en poste des ressources
humaines dont les écoles de langue française ont besoin;
- l’élaboration d’approches et de ressources
pédagogiques adaptées au contexte particulier dans
lequel les minorités francophones évoluent;
- la mise sur pied d’activités d’éducation
culturelle et artistique et d’affirmation identitaire qui favorisent
l’identité francophone;
l’assurance que les francophones ont accès à des
services à la petite enfance et à la famille de qualité et
dans leur langue.
Notes
1Conseil
canadien sur l’apprentissage, Rapport
sur l’état de l’apprentissage dans les communautés
francophones en situation minoritaire au Canada, Ottawa, à paraître.
2Fédération nationale des
conseils scolaires francophones, Plan d’action — article 23 :
Afin de compléter le système scolaire de langue française
au Canada, Ottawa, 2006.
Michael D. Behiels, Canada’s
Francophone Minority Communities. Constitutional Renewal and the Winning
of School Governance, Montréal/Kingston, McGill-Queen’s
University Press, 2004, p. 325-326.
4 Commission royale d’enquête
sur le bilinguisme et le biculturalisme, Rapport de la Commission royale
d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Introduction
générale et Livre premier, Ottawa, Imprimeur de la Reine,
1967, p. 127.
5 Paul T. Clarke et Pierre Foucher, École
et droits fondamentaux. Portrait des droits collectifs et individuels dans
l’ère de la Charte canadienne des droits et libertés,
Institut français/Winnipeg, Presses universitaires de Saint-Boniface,
2005, p. 36.
6 Mahe c. Alberta , [1990] 1
R.C.S. 342.
7Renvoi relatif à la Loi sur
les écoles publiques, art. 79(3), (4) et (7) (Man.), [1993] 1
R.C.S. 839; Arsenault-Cameron c. Île-du-Prince-Édouard,
[2000] 1 R.C.S. 3; Doucet-Boudreau c. Nouvelle-Écosse (Ministre
de l’Éducation), [2003] 3 R.C.S. 3.
8 Mark Power et Pierre Foucher, « Les
droits linguistiques en matière scolaire », Les droitslinguistiques
au Canada, sous la direction de Michel Bastarache, Cowansville, Les Éditions
Yvon Blais, 2004, p.442-458.
9 Eymard G. Corbin (président), « Lexique », L’éducation
en milieu minoritaire francophone : un continuum de la petite enfance
au postsecondaire, rapport intérimaire du Comité sénatorial
permanent des langues officielles, Ottawa, Sénat du Canada, juin 2005.
10Conseil des ministres de l’Éducation, Résultats
pancanadiens des élèves francophones en milieu minoritaire
au Programme d’indicateurs du rendement scolaire (PIRS), rapport
analytique, Toronto, octobre 2004, p. 24. Document préparé dans
le cadre du Projet pancanadien de français langue première.