Retrouver l’Acadie perdue
par Mireille Leblanc - Moncton (Nouveau-Brunswick)
Dans la vie de tout individu, il existe quelques moments pivots qui restent à jamais gravés dans la mémoire. Donald DesRoches, lui, n’oubliera jamais deux événements distincts qui ont forgé son attachement à sa langue et à sa culture.
Deux événements déclencheurs
Le premier est survenu alors qu’il était étudiant à l’Université Sainte-Anne, en Nouvelle-Écosse et qu’il a visité l’église du lieu historique national du Canada à Grand-Pré
, un site commémoratif de la déportation des Acadiens. Dans cette petite église de pierre entourée de saules majestueux, le nom de chaque famille acadienne déportée de Grand-Pré est gravé sur des plaques de bronze. « Mon nom est DesRoches, et il y avait du monde qui parlait français chez nous, mais je ne me voyais pas comme un Acadien. Je me voyais plutôt comme un Canadien qui parlait français et qui n’avait pas d’ethnie. Quand j’ai lu la liste des familles acadiennes déportées, il y avait le nom de DesRoches. Mon Dieu, c’était comme si j’avais ma place! Ce moment a défini qui j’étais », se souvient‑il.

Lieu historique national du Canada à Grand-Pré en Nouvelle-Écosse
Photo : François Gaudet
Ce sentiment d’appartenance a été renforcé par un autre événement déclencheur survenu lors d’une visite chez sa grand-mère paternelle par une belle journée d’été, alors qu’il était toujours à l’université. Il était assis au salon avec son aïeule et ils discutaient à bâtons rompus. « À un moment donné, elle m’a regardé et elle m’a dit “Je suppose que tu es le seul qui parlera français dans ta famille. Je ne voudrais pas que le français arrête là, dans ta famille”. Je m’en souviens comme si c’était hier et j’ai alors vu qu’elle avait un grand attachement pour le français », se rappelle‑t‑il.
Une enfance en anglais
Donald DesRoches n’avait pas toujours eu cette impression, puisque sa famille conversait le plus souvent en anglais, même si elle était d’ascendance acadienne. Il est né en 1965 dans la petite communauté de Barryville, près de Miramichi, au Nouveau-Brunswick, et la seule école du village était de langue anglaise. « Tout le monde de la communauté allait dans cette école anglaise. Il y avait cette idée que le français des Acadiens n’était pas de la même qualité que le français que l’on apprendrait à l’école », dit Donald en se souvenant de la mentalité qui prévalait dans sa communauté dans les années 1970.
De la première à la douzième année, Donald DesRoches a donc poursuivi sa scolarité en anglais, mais il s’est toujours inscrit aux cours de français qui étaient offerts. Il discutait en anglais à la maison avec ses parents et avec ses six frères et sœurs, et il conversait parfois en français avec les commis des magasins des communautés francophones avoisinantes. La famille fréquentait l’église anglophone du village, mais, de temps en temps, Donald y faisait une lecture de la Bible en français. L’anglais a donc été sa langue maternelle, mais le français s’est toujours tenue dans la coulisse.
Rencontres avec la langue de molière
Quand est venu le moment de choisir un établissement postsecondaire, Donald DesRoches a choisi l’Université Sainte-Anne en Nouvelle-Écosse. « C’était peut-être une rébellion d’adolescence, puisque l’Université Sainte-Anne était assez loin de chez mes parents », dit-il avec un petit rire. « Mais il était clair aussi dans mon esprit qu’il fallait que je parle davantage en français pour ne pas perdre cette langue. »
Lors de ses études en sciences dans ce petit village acadien néo-écossais, il a rencontré celle qui allait devenir sa femme, Lorna Burke, qui, elle, était inscrite en immersion. Originaire de l’Île-du-Prince-Édouard, Lorna avait elle aussi été élevée en anglais et éprouvait un attachement particulier pour la langue française de sa grand-mère. Après ses études, le couple s’est établi à l’Île-du-Prince-Édouard, en 1986, et la petite famille compte maintenant deux enfants, Mathieu et Chantelle. « Même si Lorna et moi étions anglophones, notre langue de rencontre et notre langue de communication a toujours été le français. La question ne s’est donc jamais posée de savoir si nous allions élever nos enfants en français ou non », affirme Donald.
Créer un foyer bilingue
Mathieu et Chantelle ont donc toujours parlé en français à leurs parents. Ces derniers ont fait un effort constant pour favoriser la langue française à la maison en engageant une gardienne francophone et en se procurant des DVD et le logiciel Windows en français, etc. Donald et Lorna ont aussi demandé une exemption à la commission scolaire pour inscrire leurs enfants dans une école francophone, puisqu’ils n’étaient pas considérés des ayants droit à cause de la langue maternelle de leurs parents. Comme ils habitent une province où la langue anglaise est majoritaire, les enfants DesRoches ont facilement appris l’anglais à l’école et dans leur communauté. « Nous voulions que nos enfants maîtrisent les deux langues. Lorna et moi avons dû faire des efforts pour apprendre une deuxième langue et nous voulions offrir ces langues à nos enfants », dit-il.
Aussi, la société a évolué, comme le constate Donald quand il compare la situation de ses enfants aujourd’hui avec celle qui prévalait lors de son enfance à Barryville. « Je crois que ça a été plus facile pour nous que pour nos parents. Il est bien vu maintenant de parler deux langues. Au temps de mes parents, ce sentiment était plus négatif ou neutre, mais la société a changé. Je pense que nous avons bien fait et nous sommes heureux avec nos choix. Nos enfants sont bilingues et ils ont eu accès à nos deux langues et à nos deux cultures », conclut Donald qui croit que tout le monde devrait maîtriser au moins deux langues et qui songe maintenant à inscrire ses enfants à des cours d’espagnol ou de mandarin.