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Mot du commissaire

L’héritage de Champlain

Graham Fraser, commissaire aux langues officiellesLa célébration du 400e anniversaire de Québec est importante à plusieurs égards. Elle nous donne à tous l’occasion de réfléchir à l’origine du fait français au Canada et de nous rappeler notre histoire.

La fondation de Québec en 1608 est le moment le plus connu de la quête des explorateurs et des entrepreneurs français en Amérique du Nord, une aventure qui a laissé son empreinte sur ce qui allait devenir le Canada. L’année 2004 marquait le 400e anniversaire de l’Acadie et, en 2001, Windsor a célébré 300 ans de présence française continue dans la région. Lorsque l’Alberta et la Saskatchewan ont commémoré leur centenaire en 2005, ces deux provinces nous ont rappelé que le français a été la première langue européenne entendue dans l’Ouest au XVIIe siècle.

Encore aujourd’hui, la fondation de Québec occupe une place prépondérante dans l’imaginaire canadien, ce qui peut s’expliquer par la personnalité et les réalisations de Samuel de Champlain. En plus d’établir la petite colonie qui a survécu et prospéré, il a aussi mis en place un certain nombre de structures durables qui allaient modeler le pays.

Jacques Cartier, qui avait tenté sans succès de coloniser la vallée du Saint-Laurent 75 ans auparavant et qui avait échoué, s’y était bien mal pris en emmenant de force Donaconna et son fils en France.

Champlain était quant à lui un diplomate accompli. Il a forgé une alliance militaire et commerciale avec les Hurons, tracé les routes qui ont ouvert la voie au commerce des fourrures et mis en place des conditions favorables à l’établissement de la colonie et à la naissance du pays.

« Champlain, mieux que tout autre, a saisi qu’il ne suffisait pas d’être marchand pour faire la traite des fourrures, qu’il fallait tenir compte des mœurs amérindiennes. De là lui vint son succès, a écrit Denys Delâge, de l’Université Laval. Au-delà de l’homme, on observe l’organisation du commerce dans des formes compatibles aux deux économies1. »

Toutefois, Québec 2008 sera beaucoup plus que la célébration d’un homme ou d’un événement unique. Ce sera l’occasion de souligner ce que l’histoire du Canada nous a laissé en héritage.

Les festivités publiques constituent des exercices intéressants à l’égard de ce que les historiens appellent la « mémoire collective2 ». L’un des exemples les plus éloquents de mémoire collective est la célébration du tricentenaire de Québec en 1908.

Dans son livre L’histoire spectacle : Le cas du tricentenaire de Québec (publié en 1999 en anglais et en 2003 en français), l’historien Henri Vivian Nelles, de l’Université York, explique l’importance de cet anniversaire. Il y écrit : « Ce que nous, Canadiens, deviendrions au XXe siècle – et ce qu’il nous serait impossible de devenir – se trouvait en bonne partie exposé aux yeux de tous en 1908 dans les rues de Québec et sur la grande scène des plaines d’Abraham. Une commémoration est nécessairement une célébration de soi. Mais la plupart du temps, ce “soi” est multiple et son opinion sur l’identité et le destin est divisée3. »

Henri Vivian Nelles explique de manière captivante à quel point la célébration de cet anniversaire dans la ville de Québec en 1908 avait un sens radicalement différent selon les personnes.

Pour le premier ministre Wilfrid Laurier, il était essentiel que les festivités soient inclusives. « Le gouvernement du Canada acceptait le projet des fêtes jubilaires, à la condition que ces fêtes revêtent un caractère vraiment national, dans la plus large acceptation du mot4. »

Pour le comte Grey (qui a donné son nom à la coupe Grey), alors gouverneur général, la célébration de 1908 était une occasion pour l’Empire britannique de gagner la confiance des Canadiens français et de laisser un symbole durable de la réconciliation entre les Anglais et les Français. Si le gouvernement fédéral a fait l’acquisition des plaines d’Abraham pour en faire un parc, c’est en grande partie parce que le comte Grey le demandait avec insistance.

Pour les nationalistes canadiens-français, l’organisation, de portée générale et inclusive, des festivités représentait une menace impérialiste et séculière pour leur identité en tant que catholiques de langue française. « Champlain est évincé », écrivait Jules-Paul Tardivel. « Wolfe domine5. »

Mais, selon les termes de Nelles, les Premières nations « ont volé le spectacle ». Elles ont utilisé le spectacle fastueux, de même que le village autochtone qui a été construit sur les plaines d’Abraham, pour manifester leur présence. Nelles raconte : « Ils s’imposèrent sur la scène entre les deux nations et insistèrent pour qu’il y en ait trois6. »

Cent ans plus tard, on peut entendre l’écho de certaines des tensions exprimées en 1908, mais il est clair que l’on souhaite donner aux festivités un caractère inclusif. Les Hurons de L’Ancienne‑Lorette, descendants de ceux qui se sont réfugiés à Québec après le massacre de la population de Sainte-Marie-au-pays-des-HuronsLien autre que le gouvernement du Canada par les Iroquois en 1660, auront un rôle important à jouer, de même que la minorité anglophone de la ville de Québec. Et comme à Québec en 1908 où on avait remarqué une présence internationale, la planète se donne rendez-vous pour Québec 2008 puisque les festivités se termineront par le Sommet de la Francophonie en octobre.

L’étude de Nelles nous amène à comprendre que Québec 2008 ne se contentera pas de célébrer l’histoire, il fera l’histoire, et ce, de manières qu’il nous est impossible de prévoir. Dans 100 ans, les historiens pourront acquérir tout un bagage de connaissances en analysant la façon dont nous voyons notre passé aujourd’hui.

Graham Fraser


Notes

1 Denys Delâge, Le pays renversé : Amérindiens et Européens en Amérique du Nord-Est 1600-1664, Montréal, Boréal Express, 1985, p. 107.

2 Maurice Halbwachs explique le concept de mémoire collective dans son ouvrage intitulé La Mémoire collective (préface de Jean Duvignaud; introduction de J. Michel Alexandre, Paris, Presses universitaires de France, 1968). Alan Gordon explique également ce concept au chapitre 1 intitulé « Exploring the Boundaries of Public Memory » dans son ouvrage Making Public Pasts: The Contested Terrain of Montreal’s Public Memories, 1891-1930 Montréal; McGill-Queen’s University Press, 2001.

3 H. V. Nelles, L’histoire spectacle : Le cas du tricentenaire de Québec, traduit de l’anglais (Canada) par Hélène Paré, Montréal, Les Éditions du Boréal, 2003, p. 18.

4 Ibid., p. 75.

5 Ibid., p. 127.

6 Ibid., p. 213.