21 décembre 2011 
ENGLISH
Douze pensées sur la langue

 

Louis St-Laurent
1. [traduction] Je ne savais pas au début qu’il y avait deux langues au Canada. Je pensais qu’il y avait simplement une manière de parler à mon père et une autre de parler à ma mère. (I didn't know at first that there were two languages in Canada. I just thought that there was one way to speak to my father and another to talk to my mother.)

 

Ce candide aveu provient de Louis St-Laurent, le douzième premier ministre du Canada, dont la mère était d’origine irlandaise et le père francophone. Il paraît même qu’il se serait seulement rendu compte à son adolescence que l’usage des deux langues n’était pas pratique courante dans les autres familles canadiennes. Pas étonnant qu’il ait réussi à obtenir l’appui et l’admiration des deux groupes linguistiques!

 

Louis St-Laurent © Domaine public
Source : Archives nationales du Canada, C-010461 

 

2. [traduction] Dans un menu mondial, le Canada serait la vichyssoise des nations : froide, à demi française et difficile à remuer. (In any world menu, Canada must be considered the vichyssoise of nations; it’s cold, half-French, and difficult to stir.)
 

Peut-être que cette métaphore culinaire préparée par le journaliste Stuart Keate n’est pas particulièrement propice à stimuler le patriotisme canadien, mais l’image de la soupe froide fera assurément sourire.

 

3. La tradition latine est à la tradition anglo-saxonne ce que l’huile est au vinaigre. Il faut les deux pour faire la sauce, sinon, la salade est mal assaisonnée.
 

Et, tant qu’à être déjà dans la figure de style gastronomique, en voici une autre! La reine Élisabeth II, en visite en France, parlait dans cet extrait de l’Angleterre et de la France, mais l’image s’applique particulièrement bien au Canada.

 

 

 

La princesse Élisabeth
La princesse Élisabeth, trois ans
© Domaine public
Source  :
Time Magazine

 
4. Quand t’as deux langues, t’as toujours la possibilité de te cacher dans l’autre.

 

Parfois, la langue seconde peut aussi faire office de refuge, comme en témoigne cet extrait d’une œuvre du dramaturge franco-ontarien Michel Ouellette.

 

Pierre Elliott Trudeau
5. [traduction] Bien sûr, un État bilingue est plus coûteux qu’un État unilingue, mais c’est un État plus riche. (Of course a bilingual state is more expensive than a unilingual one — but it is a richer state.)

 

Pierre Elliott Trudeau, alors premier ministre du Canada, peu avant l’adoption de la Loi sur les langues officielles, répond ainsi du tac au tac aux détracteurs du bilinguisme officiel. On n’aurait pas pu mieux dire, monsieur Trudeau!

 

Pierre Elliott Trudeau © Archives nationales du Canada
Source : Archives nationales du Canada, C-046600

 
6. L’accent, c'est pas dans la gorge des uns, c'est dans l’oreille des autres!
 

Selon le chanteur et écrivain québécois Plume Latraverse l’accent, c’est comme la beauté : il dépend des autres. Espérons que ce joli parallèle motivera certains timides et complexés à faire entendre leur accent, dans leur langue maternelle comme dans leur langue seconde!

 

7. [traduction de Michel Garneau]

Je pense que vous êtes idiots de parler français […]
Je pense que vous êtes idiots de parler anglais […]
Rendez-vous maintenant rendez-vous les uns aux autres
vos plus jolis aspects inutiles
et vivez avec moi en cette et d’autres voix
comme les harpes éoliennes que vous deviez être […]

(I think you are fools to speak French […]
I think you are fools to speak English […]
Surrender now surrender to each other
your loveliest useless aspects
and live with me in this and other voices
like the wind harps you were meant to be […])

 

Ce poème intitulé English and French, du chanteur et écrivain anglo-montréalais Leonard Cohen, commence avec une satire cinglante des francophones et des anglophones, qui fait la part belle aux clichés liés aux deux groupes linguistiques. Ayant vécu au Québec à une époque de tensions linguistiques intenses, Leonard Cohen invite les francophones et les anglophones à aller au-delà de la langue et des clichés pour trouver une solution pacifique au conflit grâce à la communication et à la musique.

Leonard Cohen
Leonard Cohen par jonl1973

Daniel Poliquin  
8. J’ai tellement peur de commettre un anglicisme qu’il y a des mots que je dis même plus. Tiens, “apprécier”. Avant, j’appréciais certaines choses, plus maintenant. J’ose pas.

 

Traducteur, interprète et écrivain franco-ontarien, Daniel Poliquin a traduit des auteurs célèbres comme Matt Cohen, Mordecai Richler, Douglas Glover et Jack Kerouac. Dans cet extrait, le protagoniste souffre de la paranoïa de l’anglicisme, un fléau qui sévit peut-être plus qu’on ne l’imagine. Si vous avez le goût de recommencer à apprécier certaines choses dans certaines circonstances, lisez les bons conseils de l’Office québécois de la langue française.

Daniel Poliquin
Source : Étienne Morin, Le Droit. Université d'Ottawa, CRCCF, Fonds Le Droit  (C71), Ph92-9-091194POL18.

 

 
9. [traduction] Si vous parlez à un homme dans une langue qu’il comprend, vous parlez à sa tête. Si vous lui parlez dans sa langue, vous parlez à son cœur. (If you talk to a man in a language he understands, that goes to his head. If you talk to him in his language, that goes to his heart.)
 

On doit cette citation à Nelson Mandela, ancien président de l’Afrique du Sud et figure emblématique de la lutte contre l’apartheid. Elle illustre de façon éloquente le lien étroit qui unit langue et identité, ainsi que le pouvoir que confère la connaissance de la langue de l’autre.

 
Nelson Mandela
Nelson Mandela par South Africa The Good News
Jack Kerouac
10. [traduction] La raison pour laquelle je manipule les mots anglais si facilement, c’est que ce n’est pas ma propre langue. Je la façonne autour d’images françaises. (The reason I handle English words so easily is because it is not my own language. I refashion it to fit French images.)

 

Né aux États‑Unis, le grand écrivain Jack Kerouac passe les six premières années de sa vie sans parler anglais, puisqu’il vient d’une famille canadienne-française. Comme on le voit dans cet extrait, l’apprentissage tardif de l’anglais et l’influence de sa langue maternelle ont été une source de créativité pour cet auteur au style unique.

Jack Kerouac par Tom Palumbo
11. Ce n’est qu’à partir du moment où plus rien n’allait de soi – ni le vocabulaire, ni la syntaxe, ni surtout le style –, à partir du moment où était aboli le faux naturel de la langue maternelle, que j’ai trouvé des choses à dire. Ma “venue à l'écriture” est intrinsèquement liée à la langue française. Non pas que je la trouve plus belle ni plus expressive que la langue anglaise, mais étrangère, elle est suffisamment étrange pour stimuler ma curiosité.

 

C’est un peu le même constat que Jack Kerouac que fait Nancy Huston, une auteure canadienne anglophone qui a publié plus de livres en français qu’en anglais. La langue seconde instaure une distance salutaire à l’expression des sentiments, et son « étrangeté » s’avère propice à l’expérimentation littéraire.

Nancy Huston
Nancy Huston par Elena Torre
12. Moi, je crois à une langue québécoise. […] Une langue vivante, en tout cas, une langue d’invention, un français qui explose dans la bouche pis qui goûte pas juste la feuille de grammaire, mais qui est ouvert à l’évolution, à l’invention.
 

Terminons avec une jonglerie de Fred Pellerin, ce fabuleux conteur de Saint‑Élie‑de‑Caxton, un village du Québec. Passionné de la langue, Pellerin n’hésite pas à s’éloigner des règles pour entrecroiser mots inventés, archaïsmes et jeux de mots de toutes sortes. Le résultat : une langue riche, poétique et ludique, enfin libérée du carcan des conventions. À l’écouter, c’est comme si soudain le poids du Grevisse sur nos épaules se faisait moins lourd.

 

Et vous, quelles sont vos citations préférées sur la langue? Envoyez-nous les et dites-nous ce qu’elles signifient pour vous et pourquoi elles ont de l’importance à vos yeux. Nous les publierons dans un prochain numéro du cyberbulletin.


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