Résumé
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Introduction
Entre autres généralisations passées et contemporaines sur la communauté anglophone1 du Québec les plus courantes, l’une d’elle soutient que les anglophones de la province se comportaient autrefois comme un groupe majoritaire et que ce n’est qu’avec réticence qu’ils ont accepté de passer au statut de minorité. Comme l’a fait remarquer un commentateur, avant 1960, les Québécois anglophones se comportaient comme une majorité sûre d’elle, forte de sa supériorité sur les plans de la scolarité et de la culture ainsi que du contrôle des leviers économiques de la province (Stein, 1985). D’autres généralisations voudraient que, après les années 1960, les anglophones aient adopté une attitude susceptible et méfiante en réaction à l’intervention accrue du gouvernement provincial dans la vie de leur communauté.
Que ces généralisations soient fondées ou non, il ne fait aucun doute que, à mesure que le gouvernement provincial prenait les mesures nécessaires pour exécuter sa volonté de promouvoir la langue française et affirmer l’autonomie du Québec, les anglophones de la province ont individuellement et collectivement renégocié leur statut de minorité.
Il est tout aussi évident que, une quarantaine d’années après la Révolution tranquille, la population anglophone du Québec a subi une profonde transformation démographique, si bien que ce groupe témoigne aujourd’hui d’une diversité ethnique, linguistique, raciale et religieuse rehaussée. Son déclin démographique important l’a toutefois amenée à redéfinir ses besoins et ses priorités.
Si le gouvernement du Canada est légalement tenu de soutenir la vitalité de la communauté anglophone du Québec, les principaux besoins de cette dernière sont garantis par la loi provinciale. Par ailleurs, pendant que la population dépend de plus en plus du gouvernement du Québec pour assurer son bien-être institutionnel, la fonction publique de la province ne compte que très peu d’anglophones.
Depuis 40 ans, le nombre d’anglophones qui parlent français a fait un bond spectaculaire, mais cette tendance n’a pas accru le sentiment de sécurité. Les anglophones continuent de se sentir écartés du pouvoir, comme en témoignent certains des essais les plus populaires sur leur communauté, de l’essai satirique Anglo Quebec Guide to Survival (guide de survie à l’intention des Anglo-Québécois) (Freed et Kalina, 1984) jusqu’à l’ouvrage historique Forgotten Quebecers (les Québécois oubliés) (Rudin, 1984), en passant par l’essai politique Community Besieged (une communauté assiégée) (Stevenson, 1999). Les auteurs d’essais récents sur la situation des anglophones proposent des stratégies pour faciliter l’adaptation à la nouvelle réalité québécoise. Quant à ce qui unit la population anglophone, Reed Scowen soutient que, quel que soit leur pays de naissance ou leur origine ethnique, les Anglo-Québécois ont un objectif commun : vivre et continuer de vivre en anglais.
Les stratégies visant à améliorer la situation des Québécois anglophones sont étroitement liées aux critères utilisés pour les définir. En somme, l’importance des origines des Anglo-Québécois et de leur réalité actuelle influent sur les approches proposées pour donner de la vitalité à la communauté. Peu d’anglophones invoquent la présence historique de la communauté pour justifier la reconnaissance des besoins institutionnels par les autorités provinciales. Certains craignent qu’il soit impossible de rallier une communauté hétérogène autour d’une histoire et d’une culture communes (Caldwell, 1994).
Un état des lieux sur les anglophones du Québec
Le présent rapport se veut la description la plus détaillée et actualisée des caractéristiques de la population anglophone du Québec, notamment en ce qui concerne ses modèles résidentiels, sa mobilité, sa diversité et ses institutions. Fondé sur un vaste ensemble de données démographiques, statistiques et attitudinales tirées du recensement et d’autres sources, il brosse un tableau complet de la population anglophone au tournant du nouveau siècle et vise à mieux faire comprendre cette communauté. Le rapport s’attache aussi à la perception qu’ont les anglophones de leurs priorités actuelles et à leur vison de l’avenir.
Approche
Cette étude repose sur les données les plus détaillées qu’il était possible de recueillir. L’auteur, M. Jack Jedwab, a analysé les données démographiques, statistiques et attitudinales issues du Recensement de 2001 et d’autres sources, notamment les résultats de sondages menés par la firme CROP pour le compte de l’Institut Missisquoi.
On s’interrogera en particulier sur la façon de déterminer la taille de la population anglophone québécoise, dont les estimations varient entre 600 000 et 900 000 personnes.
La taille de la population dépend de la définition employée. Le Secrétariat du Conseil du Trésor du gouvernement du Canada caractérise les francophones et les anglophones selon leur première langue officielle, c’est-à-dire celle qu’ils déclarent comme reflétant leur principal élément d’identification personnelle. De son côté, le Conseil du Trésor du Québec estime la taille de la population linguistique selon la langue maternelle. Ces définitions engendrent des divergences dans l’estimation de la population.
Quand la définition repose sur la langue parlée le plus souvent, les données du recensement de 2001 révèlent que les anglophones québécois forment 11,6 p. 100 de la population provinciale. Lorsqu’on se base sur la langue maternelle, leur représentation se chiffre à 8,3 p. 100 de la population. Quand on se sert du critère de la première langue parlée, la proportion passe à 12,9 p. 100.
Principales constatations
L’évolution de la communauté anglophone québécoise
La communauté anglophone québécoise a subi au cours des dernières décennies un fort déclin démographique qui a modifié ses besoins et ses priorités. Il en est résulté une population anglophone qui se caractérise par son hétérogénéité socioéconomique, régionale, ethnique et religieuse.
La migration interprovinciale a produit entre 1996 et 2001 un solde négatif de plus de 29 000 anglophones, dont 18 000 vivaient dans la région de Montréal. Proportionnellement toutefois, la plus forte baisse (11 000 personnes) a été enregistrée hors de la région montréalaise.
Les sondages révèlent que les immigrants de langue anglaise ayant exprimé l’intention de partir citent principalement l’absence de possibilités sur les plans scolaire et économique. Les autres anglophones invoquaient plus souvent des considérations politiques. Un pourcentage plus élevé d’immigrants anglophones ont laissé entendre que la discrimination avait joué dans leur décision de quitter la province, un sentiment partagé par peu de non-immigrants.
Une des conséquences de la migration interprovinciale est le vieillissement de la population anglophone du Québec, dont les âges médians sont bien supérieurs à la moyenne. Environ 30 p. 100 des anglophones québécois ont peu d’espoir de voir les jeunes rester dans leur région.
Soins de santé
Les Québécois anglophones reconnaissent généralement que l’accès aux services de santé est la question qui préoccupe le plus leur communauté. L’accès varie selon la situation démographique de la communauté, son statut économique et la nature et le degré de l’intervention de l’État. Pour cette raison, les anglophones sont plus susceptibles que les francophones de se tourner d’abord vers la famille en cas de maladie, plutôt que vers les établissements publics.
Il existe une corrélation entre le poids démographique des communautés anglophones et la disponibilité des services de santé et des services sociaux en anglais. Dans les régions hors de Montréal où la communauté anglophone représente moins de 2,4 p. 100 de la population, la disponibilité de ces services était faible. Parmi ces régions, mentionnons le Bas-Saint-Laurent, le Saguenay-Lac-Saint-Jean, la région Chaudière-Appalaches, la région de Lanaudière, la région de Québec et la Mauricie.
Les régions de Montréal, de la Gaspésie et de l’Outaouais offrent les meilleures possibilités d’être servi en anglais. Toutefois, cela ne veut pas nécessairement dire qu’il y a des problèmes dans les autres régions, ni qu’il n’y a pas de difficulté à être servi en anglais à Montréal.
Éducation
Les écoles anglaises continuent d’accueillir un nombre déclinant d’anglophones de langue maternelle, alors que les jeunes francophones y sont plus nombreux, ce qui met en évidence la nécessité de protéger et de raffermir constamment la vitalité des écoles anglaises du Québec.
Le système scolaire anglais a beaucoup changé depuis le début des années 1990. Le nombre d’anglophones de langue maternelle a légèrement diminué (2,5 p. 100) dans les écoles anglaises du Québec, alors que le nombre de francophones de langue maternelle y a quasiment doublé, cette hausse étant presque entièrement enregistrée à l’extérieur de la région montréalaise.
La proportion d’anglophones qui n’ont pas terminé leurs études secondaires (17,8 p. 100) est un plus élevée que chez les francophones (16,7 p. 100). Au chapitre des études supérieures toutefois, 27,9 p. 100 des anglophones ont un grade universitaire, contre 16,9 p. 100 de francophones. Le nombre d’anglophones inscrits dans les cégeps anglais a diminué de 20 p. 100 à Montréal, tandis que le nombre de francophones est demeuré relativement stable. Le nombre d’anglophones inscrits dans les cégeps français à Montréal a légèrement augmenté au cours de la même période. Les cégeps anglais situés dans les régions hors de Montréal sont dominés par des élèves francophones de langue maternelle.
Langue d’usage : différences entre les milieux ruraux et les milieux urbains
Selon le recensement de 2001, plus d’un cinquième des Québécois anglophones parlent le français la plupart du temps dans leur lieu de travail. À Montréal, les trois quarts des anglophones parlent surtout l’anglais au travail et 10 p. 100 parlent les deux langues également. À l’extérieur de Montréal, 30 p. 100 des anglophones travaillent surtout en français. La proportion grimpe dans la région de Québec, où près des deux tiers des anglophones de langue maternelle travaillent la plupart du temps en français.
L’étude réalisée en 1999 par le Conseil de la langue française révèle que plus de 90 p. 100 des Québécois anglophones consomment des médias et des produits culturels de langue anglaise. On y apprend aussi que la plupart des anglophones de la région de Montréal font leurs transactions en anglais.
Conditions économiques
La connaissance du français et de l’anglais est cruciale pour l’avancement économique des anglophones québécois. En 2001, le taux de chômage chez les anglophones de langue maternelle de 25 à 34 ans qui connaissent l’anglais et le français était de 7,5 p. 100 (7 p. 100 à Montréal), alors qu’il se chiffrait à 14,3 p. 100 chez les Anglo-Québécois unilingues. Par contraste, les francophones bilingues présentaient un taux de chômage de 5,5 p. 100 (5 p. 100 à Montréal), contre 8,8 p. 100 chez les francophones unilingues.
En 2001, le taux de chômage chez les anglophones de langue maternelle était supérieur à la moyenne régionale dans la quasi-totalité des régions de la province, sauf à Montréal. Le revenu individuel médian des anglophones québécois est légèrement supérieur à celui des francophones de langue maternelle.
Alors qu’en 2000 quelque 12,6 p. 100 des francophones de langue maternelle vivaient sous le seuil de pauvreté, 14,6 p. 100 des anglophones vivaient cette situation.
Conclusion
Il est toujours difficile de prédire l’avenir et cela vaut certainement pour la communauté anglophone du Québec. Les tendances démographiques font ressortir que la composition des communautés est beaucoup plus variée parce qu’elle est de plus en plus multiethnique et multiraciale et en raison d’une mixité croissante des deux populations. Du point de vue institutionnel, cela signifie que les écoles et les établissements de santé et de services sociaux, tout en fournissant des services à la communauté anglophone, doivent aussi composer avec des clientèles pluralistes qui reflètent la dichotomie entre Montréal et le reste du Québec.
Les problèmes jugés les plus préoccupants dans les sondages auprès de la communauté anglophone ne se limitent pas au nombre de services ou à l’accès aux services; ils ont également trait aux sentiments d’inclusion et d’appartenance. C’est probablement la raison pour laquelle de nombreux anglophones citent l’égalité comme une de leurs principales préoccupations. Ni la diversité grandissante ni le « métissage » (langues multiples) de la population anglophone du Québec n’ont modifié ce point de vue. L’exploration des tendances mises au jour dans ce rapport permettra de mieux renforcer la vitalité de la communauté anglophone du Québec.
Dans ce contexte, l’information contenue dans le présent rapport a pour but d’aider les chercheurs à approfondir non seulement les réalités multiples des anglophones québécois, mais aussi les nombreux défis qu’ils doivent relever. On espère également que ce rapport aidera les planificateurs de la communauté à élaborer les stratégies nécessaires pour répondre aux besoins collectifs des anglophones québécois.
Note
1 Aux fins de la présente étude, sauf indication contraire, les termes « anglophone », « communauté d’expression anglaise » et « population d’expression anglaise » sont employés de manière interchangeable.


