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Hatley, le 1er juillet 2010

Notes pour une allocution aux célébrations de la fête du Canada à Hatley


Graham Fraser — Commissaire aux langues officielles

Seul le texte prononcé fait foi

C’est un grand plaisir et un honneur d’être ici aujourd’hui. Dans mon enfance, le défilé du 1er juillet était un événement considérable à Hatley, et je suis heureux de pouvoir y participer cette année. Pour ma famille et pour moi-même, cette région est importante : mon père a obtenu son premier emploi à Stanstead; j’ai passé mes étés à North Hatley quand j’étais enfant, et j’y reviens avec mes enfants et mes petits-enfants depuis 25 ans.

Pour moi, le défilé de Hatley représente la continuité, la fidélité et – pourquoi pas? – la modestie du patriotisme canadien. Il y a d’autres festivités – par exemple, à Ottawa, où se trouve la Reine aujourd’hui – mais leur caractère grandiose ne représente pas nécessairement un plus grand engagement à l’égard des valeurs du pays.

En tant que commissaire aux langues officielles, je suis un haut fonctionnaire du Parlement. Cela veut dire que j’ai la responsabilité de veiller à ce que soit respectée la Loi sur les langues officielles, qui incarne la dualité linguistique, une de nos valeurs canadiennes. Tout haut fonctionnaire du Parlement a la responsabilité de protéger une valeur qui transcende le débat partisan : que ce soit l’intégrité des dépenses publiques, l’intégrité des élections, la vie privée, la transparence ou la dualité linguistique.

Vous avez choisi le thème des grandes personnalités canadiennes pour votre défilé. Pour demeurer dans l’esprit de la dualité linguistique et des langues officielles, j’aimerais vous suggérer d’autres noms auxquels vous n’avez probablement pas pensé.

Même de nos jours, on parle encore beaucoup de Louis-Joseph Papineau, l’un des chefs de la rébellion de 1837, et de Lord Durham, l’aristocrate britannique qui avait décidé qu’il fallait assimiler les Canadiens français pour résoudre le conflit. Mais on entend rarement parler de Louis-Hippolyte Lafontaine et de Robert Baldwin, les réformistes qui ont donné un système démocratique au Canada à peine une décennie plus tard, et de Lord Elgin, le gouverneur général qui a réintroduit le français au Parlement.

Alexander Galt n’est pas seulement le nom d’une école secondaire. Il a aussi joué un rôle important dans la création du Canada. Lorsqu’on lui a demandé de former un gouvernement, il a décliné, et a plutôt proposé John A. Macdonald et George-Étienne Cartier. En 1858, il a ensuite proposé la motion qui a mené au début des discussions et négociations qui sont à l’origine de la Confédération.

Deux individus qui ont passé beaucoup de temps ici dans la région ont façonné notre perception de la dualité linguistique – Hugh MacLennan, qui a écrit le roman Deux Solitudes, et Frank Scott, qui a contribué à la liberté d’expression et à la conception des droits linguistiques comme droits de la personne.

Vous avez entendu parler, j’en suis sûr, des contributions des premiers ministres Lester Pearson et Pierre Trudeau à l’idée de la dualité linguistique canadienne. Mais je vous propose deux autres chefs politiques : les conservateurs Robert Stanfield et Brian Mulroney qui se sont assurés que la dualité linguistique devienne une valeur qui transcende le débat partisan.

J’ai aussi en tête une grande figure qui pourrait surprendre certains d’entre vous et en choquer d’autres. René Lévesque lui-même serait gêné d’être identifié comme une grande personnalité canadienne. Mais il mérite une mention pour deux raisons. D’abord, il a résisté à de vives pressions venant de son propre mouvement et parti d’abolir le système scolaire anglophone minoritaire.
Croyez-moi, il aurait pu le faire. C’est ce que les provinces anglophones ont fait aux écoles de la minorité francophone avant que la Charte ne les protège. Ensuite, il avait un plus grand engagement envers la démocratie qu’envers la souveraineté du Québec. Et son engagement à cet égard n’a pas changé jusqu’à la fin de sa carrière.

J’ai un dernier emblème à mentionner. J’ai passé bien plus souvent la fête du Canada au bord d’un lac qu’à participer aux célébrations, et je n’ai jamais eu l’impression de manquer de patriotisme pour autant. Notre territoire, le Canada, est en soi un emblème.

Le 1er juillet 1967, alors qu’on fêtait le centenaire du Canada, mon père a prononcé un discours à l’église unitarienne de Montréal. Il a terminé son allocution en parlant de l’importance – pour tous les Canadiens – de notre territoire, de notre environnement et de la proximité de la nature.

Il disait : « Nous avons à notre portée quelque chose qui, jusqu’à tout récemment, était accessible à tous, pratiquement partout – l’expérience régénératrice de la solitude, la disparition temporaire, ou du moins l’illusion de la disparition des barrières que l’homme a créées pour le séparer de la réalité. »

À cette époque, on était davantage préoccupé par le fait que des Canadiens décidaient d’aller s’établir aux États-Unis qu’au fait que des citoyens de partout dans le monde choisissaient d’immigrer au Canada. Pour mon père, on pouvait s’attendre à ce que ce soit ceux qui se laissaient charmer par la nature sauvage du Canada et par ce qu’il appelait « la possibilité de se réfugier dans la solitude » qui allaient décider de demeurer ici et d’aimer ce pays.

« L’espoir réside dans cette hypothèse », disait-il. « En ce jour du centenaire, nous entretenons tous beaucoup d’espoir pour le Canada, qu’il puisse se développer et prospérer dans tous les domaines. Et j’ajouterais un autre espoir : que le Canada ne se développe pas et ne prospère pas démesurément, au point de détruire ce patrimoine de solitude qui fait de nous ce que nous sommes et que nos enfants sauront peut-être apprécier mieux que nous. »

À ce souhait, exprimé avec tant d’éloquence il y a 43 ans, j’en ajouterais un autre : qu’on puisse mieux se comprendre tous et chacun, et valoriser notre dualité linguistique et nos communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Cette parade de Hatley, comme le Canada à son meilleur, est inclusive et généreuse d’esprit. Elle est l’expression de la dualité linguistique de la municipalité, de la région et du pays.

Long live Canada! Vive le Canada!