Annexe 3 : Notes d'allocution de la très honorable Adrienne Clarkson
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C’est avec un immense plaisir que j’ai accepté l’invitation à me joindre à vous ce matin, dans le cadre du présent forum de discussion. Le thème que vous avez choisi m’intéresse au plus haut point. Il se situe au cœur de la vie canadienne. La dualité linguistique et la réalité de la diversité canadienne sont deux éléments que je trouve stimulants non seulement au plan intellectuel, mais aussi parce qu’ils sont essentiels à la façon dont nous nous définissons comme Canadiennes et Canadiens.
Le Canada a une histoire unique. Comme l’a toujours fait valoir John Ralston Saul, ce n’est pas un nouveau pays. Le Canada est vieux de plusieurs siècles et ses institutions prennent racine dans des pays encore plus vieux tels que la Grande-Bretagne. Notre Charte des droits et libertés découle directement de la Grande Charte du XIIIe siècle. Nous formons une démocratie parlementaire. Nous jouissons de la liberté d’expression. Nous appliquons à la fois le droit commun et le droit civil, grâce aux deux nations fondatrices de notre pays. C’est pourquoi il est toujours intéressant de réfléchir à qui nous sommes et à ce que nous deviendrons.
Je dois déclarer d’entrée de jeu que je suis arrivée dans ce pays en tant que réfugiée. J’aime évoquer ma propre histoire dans ce genre de réunions parce que ma famille est entrée au Canada à une époque où les Orientaux n’y immigraient pas. En fait, on nous dissuadait activement de le faire.
Nous sommes arrivés au Canada en 1942. Ceux d’entre vous qui connaissent leur histoire du Canada se rappelleront qu’en 1940, notre pays refusait d’accueillir les Juifs qui tentaient désespérément de quitter l’Europe. Le Canada a admis 4 000 Juifs. À la même époque, les États-Unis ont ouvert leurs frontières à 240 000 d’entre eux; le Mexique et la Colombie en ont accueilli 40 000; l’Argentine et le Brésil, 40 000; la Grande-Bretagne, 85 000. Et le Canada, ce « petit » pays blanc et tranquille, a autorisé l’entrée de seulement 4 000 Juifs. Pourquoi? Tout simplement en raison d’attitudes fondamentales qui allaient de soi. Les gens ne les remettaient pas en question.
C’est dans ce genre de société que notre petite famille, avec ses quatre valises, une pour chaque membre, s’est présentée comme réfugiée en 1942 après la chute de Hong Kong. Nous sommes arrivés sur un bateau de la Croix-Rouge, dans le cadre d’un échange de civils réalisé par cet organisme humanitaire. La traversée de Hong Kong à New York a pris deux mois parce qu’il a fallu s’arrêter à divers endroits tels que le Mozambique, Rio de Janeiro, etc., pour cueillir d’autres personnes qui étaient déplacées ailleurs. C’est la véritable histoire d’une nef de fous. Mais nous sommes arrivés à Ottawa sans papiers… sans rien. On nous a simplement placés dans la communauté. J’y repense souvent quand je visite des organismes communautaires dont la raison d’être est d’accueillir non seulement des réfugiés, mais aussi des immigrants en général. J’estime très important de raconter mon histoire parce qu’elle témoigne également de l’évolution de ce pays.
À cinq ans, je devais commencer la maternelle. Puisque mes parents étaient originaires de Hong Kong, ils n’avaient pas à faire face à la barrière linguistique que représente le fait de ne pas parler anglais. Ils parlaient extrêmement bien l’anglais. Mon père avait vu le jour en Australie en tant que Chinois d’outre-mer, et la famille de ma mère faisait partie d’une énorme diaspora chinoise. J’ai des parents, des parents éloignés dans des lieux comme le Pérou, l’Indonésie et le Guyana parce que c’est là que se sont retrouvés mes trisaïeuls en tant que coolies. Par la suite, ils ont fait leur chemin et ont fini par posséder des entreprises dans ces pays. Ils se sont également installés dans les Caraïbes. Vous y verrez des Chinois s’il vous arrive d’entrer dans un de ces restaurants chinois isolés.
Nous sommes donc venus au Canada, où nous avions au moins l’avantage de parler anglais. Nous venions d’un endroit représenté par un petit point rose sur la carte, ce qui signifiait que nous faisions partie de l’Empire britannique, et nous avions posé le pied sur un grand point rose, à savoir le Canada. Au moment d’évoquer cela, je me rappelle nettement à quel point cet endroit était britannique lorsque nous sommes arrivés. Et pourtant, s’il se trouvait un lieu qui n’avait rien de britannique, c’était bien l’endroit où nous vivions, à savoir la basse ville d’Ottawa, qui était francophone. C’est là que d’autres familles nous ont accueillis sur le plan social et individuel. Ces gens, les Marcotte, les Rivière, étaient des familles de langue française. Elles ont beaucoup aidé ma mère. Nous ne parlions que l’anglais, et elles s’exprimaient en français et en anglais. C’était le pont qu’il nous fallait.
Mon père a trouvé un petit boulot au ministère fédéral du Commerce, un domaine qu’il connaissait bien pour avoir travaillé à Hong Kong au service de la Commission commerciale canadienne. Il souhaitait trouver du travail si possible. Il connaissait quelques personnes et a fini par obtenir un emploi au ministère responsable des huiles et des matières grasses. (Pour tout dire, le jour où je suis devenue gouverneure générale, mon père m’a dit : « Tu sais, tout cela découle des huiles et matières grasses. » Mon père était par-dessus tout un homme extrêmement drôle.)
Lorsqu’il a commencé son travail, il a jeté un œil autour de lui et s’est rendu compte que presque tous les gens à son niveau, les commis, étaient francophones… et bilingues. Ils parlaient français entre eux et lui adressaient la parole en anglais, mais il a retenu qu’ils travaillaient pour le gouvernement et étaient bilingues.
Comme nous étions pratiquement voisins de l’Institut Jeanne d’Arc, mon père m’a demandé : « Voudrais-tu apprendre le français? » Rien ne me semblait plus exaltant parce que je me rappelais nos amies, Aline et Tina, qui parlaient français chez nous lorsqu’elles enseignaient la cuisine à ma mère, un art qu’elle ignorait en arrivant au Canada parce qu’elle avait toujours eu des domestiques. Elle ne savait absolument pas se servir d’une poêle à frire, d’une cuisinière à gaz et autres choses du genre. Elle ne savait pas vraiment comment faire des emplettes dans les grands magasins, de sorte qu’elle y allait en compagnie d’amies du voisinage. Nous avons donc pu jouir du doux plaisir d’avoir des amies prêtes à nous donner un coup de main.
Mon père me disait : « Tu devrais apprendre le français, nous devrions tous apprendre le français. » Toutefois, lui-même et ma mère n’en avaient pas le temps. Ils travaillaient et étaient fort occupés, de sorte que je fus la seule à me lancer dans cet apprentissage. Je suis donc allée à l’Institut Jeanne d’Arc. Je ne me souviens pas exactement de ce qui s’est passé. Je me rappelle seulement à quoi ressemblait la religieuse avec sa vaste guimpe sombre et le crucifix sur le mur…
Plus tard, alors que nous revenions à pied à la maison en empruntant la rue Sussex — qui n’était pas une si grande avenue à l’époque — mes parents m’ont dit : « Ça ne marchera pas. Tu ne pourras aller à cette école. » J’étais très bouleversée parce que j’avais déjà une opinion bien arrêtée, même à l’âge de cinq ans, et j’ai demandé : « Mais pourquoi? » « Parce que nous ne sommes pas catholiques », ont-ils répondu. Évidemment, à cette époque, si vous vouliez recevoir une éducation intégrale en français, ce que mes parents souhaitaient pour moi, il fallait être catholique, ce qui n’était pas mon cas. Nous n’étions pas catholiques… et ça finissait là.
Une fois de retour à la maison — et après que j’aie fait, semble-t-il une grosse crise et que je me sois mise à pleurer — nous nous sommes assis, et papa m’a dit : « Ne t’en fais pas. S’ils ne te laissent pas apprendre le français ici, dans ce pays, tu iras à Paris pour l’étudier, puis tu reviendras et tu le parleras. » En fait, c’est ainsi que les choses se sont déroulées, mais ce n’est pas nécessairement ce qui aurait pu arriver. Quand j’avais 19 ou 20 ans, j’aurais pu apprendre le français en allant au Québec, mais les graines d’un rêve avaient été semées, et je suis très heureuse qu’elles aient germé.
Je suis allée en France après avoir obtenu mon diplôme universitaire parce que ça me semblait très intéressant de me rendre au cœur de la civilisation française. Pour tout dire, après avoir vécu dans une ancienne colonie britannique, le fait de me retrouver au centre de la francité se révélait très, très utile. J’y ai immédiatement appris les différences de mentalités. Ma première leçon à ce propos est survenue lors de mon premier cours à la Sorbonne.
J’ai suivi un cours de trois ans, qui m’a donné un diplôme d’enseignement du français de l’École Supérieure de Préparation et de Perfectionnement des Professeurs de Français à l’Étranger. Tous les étudiants provenaient de pays qui étaient représentés par de « petits points verts ». Tous, sauf moi. J’étais mi-rose en raison du Canada et mi-verte en raison du Québec. Je fus acceptée parce que le Québec faisait partie de ce qui constituait la francophonie avant même l’utilisation de ce mot. Je me suis inscrite au programme en trichant quelque peu, en multipliant les sourires et en étant capable de lire et d’écrire le français.
Le premier jour, le professeur nous a dit : « Vous êtes ici au centre du monde. Vous êtes ici au cœur de la civilisation occidentale. La France est l’héritière naturelle de la Grèce et de Rome, et elle est le flambeau de l’Ouest que vous rapporterez tous avec vous dans vos petits pays tels le Canada, le Vietnam, le Cambodge ou Madagascar. Vous avez l’occasion, Malgaches de Madagascar, de transporter le flambeau jusque chez vous. » Nos flambeaux furent donc allumés, et nous étions censés repartir et illuminer le monde. Bien entendu, nos diplômes indiquaient que nous pouvions enseigner le français dans des pays étrangers, mais que nous ne pourrions en aucun cas enseigner le français en France. Ce n’était pas marqué en toutes lettres, mais nous savions que cela était implicite.
Cette expérience m’a rapidement instruite d’une approche ou d’une attitude différente envers une langue, et cela m’a toujours aidée. Ainsi, ai-je récemment traduit en collaboration avec John van Burek une pièce de Molière qui est présentement à l’affiche. Il s’agit de la pièce Le malade imaginaire, titre que nous avons rendu en anglais par Dying to Be Sick. J’ai vécu des moments magiques qui m’ont rappelé de lointains souvenirs sur l’apprentissage de la langue et la compréhension, disons, de la célérité du français lorsqu’il est utilisé par un génie comme Molière. Comme vous le savez tous, le français compte de 30 à 40 p. 100 moins de vocabulaire que l’anglais. C’est ce qui explique cette rapidité d’expression, et le seul fait de vivre à nouveau cette expérience était fantastique.
Parlant de dualité linguistique, je suis très heureuse que cette pièce soit présentée en anglais à Toronto, pour que les gens se fassent une idée de ce à quoi du Molière ressemble en anglais, sans avoir le sentiment que la pièce a été anglicisée. Pour tout dire, l’ambassadeur de France nous a fait le plus beau des compliments en affirmant que la pièce, lorsqu’il y a assisté, lui donnait l’impression que Molière l’avait écrite en anglais. Cela montre comment les langues peuvent fonctionner ensemble. C’est l’objectif vers lequel j’aimerais que nous tendions dans notre quotidien, en tant que Canadiens. Les gens ne devraient pas insister sur la traduction mot à mot des choses ou rechercher une équivalence mathématique de la langue. Notre pays peut se révéler un chef de file pour ce qui est de connaître et de comprendre à fond ce que la langue représente pour les gens.
Très rapidement après mon retour, j’ai constaté qu’au Canada comme en France, la langue française ne représente pas la même chose pour les francophones que la langue anglaise pour les anglophones. Le français est une expression de la culture et de l’âme. Il favorise une compréhension intellectuelle des choses. Ce n’est pas seulement une façon de communiquer qui nous permet d’acheter des denrées ou un billet. D’après moi, les gens qui sont réellement francophones croient, au fond d’eux-mêmes, que la langue française est leur héritage commun, qu’il exprime totalement leur âme. J’ai toujours cru qu’il nous fallait chercher à comprendre ce sentiment patrimonial dans notre gestion de la dualité linguistique et dans nos relations interprovinciales.
Je crois fermement que notre dualité est un legs que nous pourrions convertir en quelque chose de très particulier. Nous pourrions voir la situation non pas comme un enjeu lié au droit de s’exprimer dans une langue, ou de parler correctement une langue en termes grammaticaux, mais comme une manière de laisser cette âme ou cet esprit particulier de la langue nous habiter.
À l’heure actuelle, je suis fondamentalement une anglophone, et l’anglais est vraiment ma langue maternelle puisque je suis arrivée au Canada à l’âge de deux ans et demi connaissant très peu le chinois. Mes parents ont pris cette décision, qui était relativement difficile, et que je comprends mieux avec le recul. Ce choix n’a pas été difficile pour mon père, étant donné qu’il ne parlait pas beaucoup le chinois avant de visiter la Chine pour la première fois en 1926, alors qu’il était âgé de 19 ans. Par contre, il l’a été pour ma mère, dont le chinois était la langue maternelle. Elle avait aimé apprendre les classiques chinois à l’école, et c’était là une chose que nous ne partagerions jamais.
Mes parents ont pris la difficile décision de faire de l’anglais la langue qui serait parlée dans leur nouveau domicile canadien, et qu’on la parlerait bien. En dépit de ce que vous lisez sur la question, je crois que bon nombre d’autres immigrants ont également pris une décision du genre, particulièrement les immigrants que nous avons connus et côtoyés, les immigrants venus après la guerre. (Je ne connaissais aucun immigrant quand j’avais cinq, six, sept et huit ans. Je n’en ai pas rencontré beaucoup avant que des personnes déplacées commencent à arriver au Canada en 1946 ou en 1947.)
Dans notre cas, l’anglais était notre véhicule, notre façon de nous intégrer dans le courant dominant de la vie canadienne, et mes parents étaient très, très déterminés à ce que leurs enfants s’expriment dans un anglais parfait. Ils étaient extrêmement accueillants envers tous nos amis. Ils se montraient très curieux à leur sujet et appréciaient leur présence. Toutefois, ils critiquaient la diction et le langage des amis que j’invitais à la maison et qui n’étaient pas des Canadiens de souche, qui ne parlaient pas bien l’anglais. Ils faisaient des remarques à cet égard pendant le souper. Mon père disait par exemple : « Beverley ne prononce pas ses “ g “. » ou « As-tu remarqué la façon dont elle a prononcé cette phrase? Ça n’avait pas de sens. »
Plus tard, alors que je faisais carrière à la télévision, les gens me demandaient si j’avais suivi des cours d’élocution. Non, jamais. Je n’ai suivi aucun cours d’art dramatique, ni aucune autre chose du genre, mais mon père faisait en sorte que mon frère et moi prononcions tout correctement, et il nous faisait recommencer tant que ce n’était pas correct. C’est pourquoi nous parlons tous les deux très bien l’anglais. J’ai toujours été très consciente du fait que la langue est une chose que l’on parle. J’évoque également la volonté des immigrants, personnifiés par mes parents, de s’assurer que leurs enfants pourront accéder à tout ce que leur nouveau pays a à offrir s’ils assument son identité. Et je suis d’avis qu’ils n’étaient pas les seuls à faire ce genre de choix.
Vers l’époque où j’ai commencé mes études secondaires, mon père m’a dit : « Si tu fais un petit effort supplémentaire, tes résultats s’en trouveront améliorés parce que tu sais très bien que tu apprends quelque chose de nouveau et que tu souhaites réussir. Rien ne nous est offert sur un plateau d’argent. Rien ne doit être tenu pour acquis. »
Je repense souvent à cela lorsque je rencontre des néo-Canadiens ou des immigrants admis. Je ressens chez eux la même attitude, bien qu’ils puissent l’exprimer de manière différente. Ils diront par exemple : « Je veux que Billy aille à Harvard. » Cela peut sembler une déclaration vague sans beaucoup de sens ou de liens avec l’éducation, mais je comprends ce qu’ils veulent dire. Ils souhaitent que leurs enfants se rendent le plus loin possible dans la vie. Qu’il n’y ait pas de restrictions. D’une certaine manière, je crois que notre dualité linguistique a quelque chose à voir avec ce type d’attitude.
En qualité de gouverneure générale, j’ai visité des écoles d’immersion française dans tout le pays. Lorsque je regardais dans le gymnase les classes allant de la maternelle à la sixième année, je ne savais pas dans quel pays je me trouvais en raison des diverses origines des enfants. Je me disais : « C’est fantastique! » Tous ici vont parler le français et l’anglais. Il faudra encore un certain temps avant que nous, Canadiennes et Canadiens, absorbions totalement ces deux langues, et il se trouvera toujours seulement un petit pourcentage de gens qui seront totalement à l’aise dans les deux langues. Toutefois, lorsque 30 ou 35 p. 100 des Canadiens comprendront tout à fait ce que sont réellement le français et l’anglais, le reste suivra. Le bilinguisme est comme la levure : il fera progressivement lever la société canadienne. C’est là que le bilinguisme, je l’espère, nous mènera.
Je ne m’inquiète jamais de savoir si nous faisons une erreur en promouvant le français comme langue seconde, même si certaines personnes voulaient vraiment voir leurs enfants apprendre l’ourdou, l’italien ou le portugais. Certains d’entre vous se rappelleront qu’il y a eu, à une certaine période, un mouvement à Toronto pour que les langues ancestrales soient enseignées à l’école. Même si je n’étais qu’une observatrice et qu’on ne m’a pas demandé mon avis, je n’étais pas d’accord avec l’enseignement des langues ancestrales à l’école à moins que le français et l’anglais n’y soient des matières obligatoires. J’estime que le français et l’anglais, dans notre pays, sont nos langues de base.
Le français et l’anglais sont des caractéristiques clés de notre histoire et, comme je l’ai toujours dit aux néo-Canadiens assermentés lors des cérémonies de remise des certificats de citoyenneté, la citoyenneté n’est pas un buffet. Vous ne pouvez choisir l’ananas, le poulet à la crème et la dinde tout en laissant de côté les légumes. Avec la citoyenneté, vous prenez tout. La construction de notre pays s’est faite grâce à une forte dose de réflexion. Cette réflexion était plus riche que dans de nombreux pays parce que, Dieu merci, nous n’avons pas eu à passer par une révolution ou une guerre pour y parvenir. Nous avons pratiquement mené cette réflexion comme un exercice intellectuel, en procédant systématiquement, étape par étape et morceau par morceau. Cette réflexion a évolué pour faire passer le Canada de pays plutôt raciste, dans les années 1940, au type de nation qu’il est devenu dans les années 1970. Nous avons rapidement appris à accepter les gens des autres pays. Nous avons pratiquement tenu pour acquis l’énorme bond réalisé en l’espace d’une génération et demie. Si vous jetez un œil sur la situation de nombreux autres pays dans le monde, vous vous rendrez compte qu’ils n’évoluent pas aussi rapidement que nous, et aujourd’hui, ils ne savent pas trop que faire pour régler les choses.
Les néo-Canadiens doivent eux-mêmes se rendre compte que leur citoyenneté, une fois obtenue, signifie qu’ils ont été adoptés dans un pays. Ils deviennent membres d’une famille, et cette famille vit une histoire commune, qui comprend la tante Agnès, cette vieille folle dans le grenier, et toutes ces autres choses que nous avons faites et dont nous avons honte. Nous, néo-Canadiens et Canadiens établis, sommes par conséquent tout aussi responsables des violences commises envers les enfants autochtones des pensionnats, de la déportation des Nippo-Canadiens et de la confiscation de leurs biens durant la Deuxième Guerre mondiale ainsi que d’autres situations déplorables.
Vous ne pouvez dire : « Tout cela s’est produit avant mon arrivée. Par conséquent, je ne suis pas vraiment responsable. » Ce que vous pouvez dire est : « Ça s’est produit avant que je n’arrive, et j’aimerais en savoir davantage. Je voudrais offrir mon aide. Je veux voir comment nous pouvons résoudre ces situations. » C’est très, très important que nous adoptions tous cette approche.
Je souhaite que, par le biais de notre dualité linguistique, nous nous donnions nous-mêmes un type d’identité bilingue qui constitue une fenêtre ouverte sur le monde. L’apprentissage du français nous transporte dans une réalité nouvelle et différente. Je pense que bon nombre de nouveaux citoyens voient les choses sous cet angle. Ils estiment également que l’apprentissage des langues est une très bonne chose, ce que les statistiques confirment. Ils savent sans aucun doute que la connaissance d’autres langues leur donne un meilleur accès au monde. Nos statistiques nous disent que quelque 60 p. 100 des enfants qui progressent dans le système scolaire suivent des cours de langue tierce lorsqu’ils arrivent à la 10e année. En d’autres mots, la langue irrigue leur esprit. Puisque toutes les langues servent à communiquer, c’est une bonne chose que des jeunes se mettent à l’apprentissage de l’allemand, du chinois ou de l’espagnol en 10e année. Je trouve fascinante l’idée d’utiliser le bilinguisme du Canada comme approche modulaire pour devenir trilingue ou multilingue.
Je pense à tout cela lorsque je vois ma petite-fille de cinq ans qui vient d’entreprendre la maternelle dans une classe d’immersion française à l’école publique Jackman. Ses grands-parents-poules et ses parents sont toujours en train de papillonner autour d’elle en lui disant « bonjour » et en lui demandant « How are things going? ». Bien entendu, elle ne comprend rien à toutes ces histoires parce que, dans la classe d’immersion, elle apprend le français comme si c’était une langue maternelle. Elle ne fait même pas le rapport. Elle ne traduit pas. Les gens qui tentent d’apprendre une langue tard dans leur vie doivent traduire les mots. Son cerveau réalise sans arrêt de merveilleux sauts électriques, et c’est fascinant de voir ce processus en action.
J’estime très important pour nous, en tant que pays, de chérir notre façon de vivre nos vies, et je situe notre utilisation du français et de l’anglais, à un échelon élevé parmi les bienfaits dont nous jouissons. C’est accessible à tous les Canadiens et, bien entendu, je souhaiterais que les néo-Canadiens puissent en profiter sans aucune restriction. Je crois que nous devons rendre notre pays aussi accueillant pour tous qu’il l’est pour les gens réunis ici. Nous devons également procéder ainsi pour les néo-Canadiens. Notre Institut pour la citoyenneté canadienne m’a incitée à réfléchir à ce que cela représente en termes pratiques.
Les gens font beaucoup état des valeurs canadiennes. Vous êtes sans aucun doute au courant du débat qui a présentement cours au Québec avec la Commission Bouchard-Taylor. Les gens posent des questions pour en savoir davantage ou se demandent si les choses sont allées trop loin. On discute des femmes voilées, des gens portant sur eux un kirpan, etc. En observant ces débats, je me suis fait la réflexion suivante : la plupart des valeurs canadiennes ne s’expriment normalement pas en termes de structures bureaucratiques et autres. Bien entendu, nous souhaitons que tous souscrivent aux valeurs dont j’ai parlé précédemment, comme le fait de compter sur une démocratie parlementaire, sur la liberté d’expression et sur l’égalité. C’est ce que nous souhaitons pour tous. Mais hormis cela, il n’y a pas beaucoup de choses cruciales, pour nous en tant que Canadiens. On en recense quand même quelques-unes.
L’une des plus importantes est notre bilinguisme, parce qu’il fait de nous une nation différente. Le français et l’anglais n’ont pas été choisis par hasard; ils prennent racine dans la fondation même du pays, dans ce que j’appelle le marché original conclu en 1848, puis en 1867.
Dans ce marché original conclu en 1848, Louis-Hippolyte LaFontaine était, avec Robert Baldwin, le père du gouvernement responsable. Ils ont reçu l’appui du très avisé lord Elgin, qui était gouverneur général à l’époque. Ils ont défait la Clique du Château au Québec et le Pacte de famille au Canada, puis établi une démocratie dans un pays très pauvre. Ce pays ne comptait aucun riche. Ce n’est pas sur la richesse que fut fondé le pays. Dans une allocution prononcée devant ses électeurs de Terrebonne en 1849, Lafontaine a fait la merveilleuse promesse suivante : « Vous savez, la situation est très bonne en ce moment, mais elle sera encore meilleure à l’avenir parce que nous inviterons les nations du monde à prendre leur place dans notre pays, et ses habitants et leurs descendants seront nos semblables. Ils seront l’avenir. » Lafontaine, un gentilhomme du Québec, comprenait la situation et avait une vision. Il savait que nous serions une nation de nouveaux arrivants, et que le marché fondamental établi entre les francophones et les anglophones ferait partie intégrante de ce que nous deviendrions.
Sir Wilfrid Laurier s’est exprimé dans un même esprit en 1905 : « Nous accueillerons toutes les nations du monde. » L’Alberta et la Saskatchewan venaient alors de se joindre à la Confédération. Il a ajouté : « Nous aurons un pays dans lequel chacun d’entre nous se souviendra d’où il vient. Nous chérirons toujours nos origines, mais nous prendrons notre place dans le présent, et nos enfants prendront leur place dans l’avenir, et tous deviendront Canadiens. »
Ces hommes politiques clairvoyants ont préparé la voie et donné le ton. Nous pouvons nous estimer heureux d’avoir eu la plupart du temps des leaders très intelligents dans notre pays. Mais ce n’est pas tout. Il ne s’agit pas uniquement de structures. Dans notre Institut, nous tentons de définir les choses qui, selon les gens, les aideront à devenir des Canadiens. Nous ne savons pas exactement de quoi il retourne, mais en nous assoyant ensemble, comme groupe de Canadiens ayant toujours vécu ici, nous pouvons réfléchir à ce qui fait que nous nous sentons dans un tel état de grâce. Par exemple, nous lisons des livres canadiens et allons à des concerts. Il y a des orchestres dans tout le pays et des groupes musicaux de différents genres. Des pièces de théâtre canadiennes nous sont proposées, tout comme des films canadiens, des musées et des galeries d’art. Toutes ces caractéristiques nous aident à nous définir.
Je souhaite que les néo-Canadiens aient accès à ces caractéristiques. Ce sont les choses qui nous aident à comprendre qui nous sommes. L’une des principales activités de notre Institut est de concevoir des cérémonies de citoyenneté améliorées avec l’aide de comités de bénévoles. Parmi les projets, il y en a un qui consisterait à donner des coupons aux immigrants qui participent à de telles cérémonies. Ils recevraient des coupons ou des laissez-passer d’un an à diverses activités culturelles (un musée, un concert, une symphonie, etc.). La trousse comporterait également une brochure ou un livret illustré expliquant, par exemple, qu’ils peuvent assister à une symphonie habillés comme lorsqu’ils se rendent au travail. La brochure ou le livret indiquerait que, s’il s’agit d’une symphonie, ce type de concert comporte habituellement quatre ou cinq parties, et que les titres sont souvent en italien étant donné que c’est traditionnellement la langue de la musique.
J’ai toujours à l’esprit des gens de Somalie ou du Sri Lanka qui n’ont jamais eu l’occasion d’assister à un tel événement. Je souhaite apaiser leurs craintes. Je désire leur donner le sentiment qu’ils peuvent participer aux choses auxquelles nous avons consacré beaucoup d’énergie pour qu’elles fonctionnent bien dans notre pays… et nous avons effectivement travaillé très fort pour que tous nos événements culturels fonctionnent. Il importe d’établir la liaison avec le 1 p. 100 de la population qui arrive ici chaque année en tant que néo-Canadiens. Ça fait beaucoup de monde. Nous voulons nous assurer que, lorsque ces nouveaux citoyens se rendent dans un musée ou une galerie d’art, ils y trouvent une sorte de guide, soit une personne ou un document imprimé, pour leur indiquer qu’ils sont les bienvenus.
L’autre thème sur lequel j’entends travailler très fort est la nature, notre rapport avec la nature. J’estime ce thème important parce qu’il recoupe toutes nos dualités. Pour bon nombre d’entre nous, l’une de nos valeurs nationales les plus profondes est notre rapport avec le milieu sauvage du Canada et nos attentes de partage à cet égard, soit sous forme de chalet d’été, soit sous forme d’activités comme le canotage, le camping, etc.
Il est très important de développer ce sentiment d’appartenance parmi les néo-Canadiens, de sorte qu’ils aient eux aussi une impression de participation et qu’ils acquièrent le sentiment similaire que la nature leur appartient. À défaut de faire une telle promotion auprès d’eux, qui dans l’avenir sera membre d’un groupe intéressé par la conservation de la nature?
Qui se joindra au groupe écologique Ducks Unlimited? Les gens doivent commencer à se soucier de la nature à un jeune âge. Qui achètera les kayaks, les canots, les bateaux à moteur, les cannes à pêche et tous les articles que nous utilisons en pleine nature? Nous devons y penser. Nous devons veiller à ce que nos parcs nationaux soient accueillants et utiles aux gens qui, en raison de leurs origines, ne savent pas du tout comment apprivoiser la nature sauvage du Canada.
Pour conclure, je dirai qu’en ce qui me concerne, la dualité linguistique est l’une des valeurs fondamentales qui nous confèrent un caractère particulier. Grâce à elle, nous disposons d’un paramètre additionnel dans nos rapports les uns avec les autres et avec le monde. Je suis certaine que vous vous rappelez cette vieille blague que nous racontions il y a 30 ans, à savoir qu’au moment de l’adoption du bilinguisme et du biculturalisme, un fermier de la Saskatchewan aurait dit : « Eh bien, je n’irai jamais jusque-là. La langue dans laquelle le Christ s’est exprimé dans la Bible me suffit amplement. »
Ce type de réaction est bel et bien chose du passé, et nous passons à une autre étape plus significative de ce que le bilinguisme représente pour nous. Nous acceptons maintenant le fait que nous sommes un pays culturellement diversifié sur le plan de l’ethnicité et des religions, et de façon générale, nous sommes tout à fait à l’aise avec cette réalité.
À mon avis, les remarques très négatives que nous entendons à notre époque sont l’expression d’une peur terrible de l’inconnu. Cette peur, qu’il ne faut jamais négliger, ne concerne pas les vrais problèmes. Prenons par exemple ce qui s’est passé à Hérouxville, cette petite ville qui a adopté un code de conduite pour les immigrants. Le contenu de ce code visait leurs propres cauchemars les plus affreux : aucune femme ne devrait être défigurée, ni ne devrait porter le voile, certains animaux ne devraient pas être abattus pour certains rites, etc. Cela équivaut à être effrayé par la noirceur en haut des escaliers ou du Bonhomme Sept Heures dans le sous-sol. Un peu de lumière peut chasser toute cette noirceur.
Comme Baldwin et Lafontaine, je crois que le Canada de demain sera meilleur « parce que nous inviterons les nations du monde à prendre leur place dans notre pays, et leurs habitants et leurs descendants seront nos semblables. Ils seront l’avenir. » Mon Canada est un pays qui accepte le changement et s’y ouvre tout en préservant son identité et ses valeurs fondamentales.
J’espère que ces quelques observations sauront stimuler la discussion. Je suis très heureuse d’avoir été invitée à prendre la parole aujourd’hui devant vous.


